2007, NR. 4
Cicerone POGHIRC, Concordances toponimiques Celto – Daco-Moesiennes
1. Dans les travaux généraux sur les dialectes indo-européens on n’a jamais parlé de correspondances plus spéciales entre le celtique et les idiomes antiques du nord-est des Balkans[1]. La seule étude dédiée à ce thème, celle de D. Detschew[2], partant des parallélismes constatés dans nombre de noms propres, arrive à la conclusion que dans leur patrie primitive les Thraces et les Celtes doivent avoir vécu en proche voisinage[3]. N’ayant pu consulter l’article de Detschew, et en raison aussi des différences existants à notre avis entre le thrace et le daco-mésien, nous limitons notre recherche aux concordances constatées entre le celtique et ce dernier.
2. A part les origines indo-européennes communes, l’archéologie constate la présence des Celtes à l’aube de l’histoire vers la fin du Hallstatt en Bohême, ainsi que la pénétration de leur civilisation à l’intérieur de l’arc des Carpathes et sur le Bas-Danube à l’époque de La Tène B1-B2 (ca. 400-250 av. J. Chr.)[4]. Une vague contraire, aux temps de Burebista, fait monter les Daco-Gètes vers les régions voisines des tribus celtiques (Boii, Eravisci, Scordisi). Aux rapports génétiques se sont ajoutés, donc, des relations historiques et des interinfluences, pas toujours faciles à séparer des concordances originaires.
2.1. L’importante influence de la civilisation celtique en Dacie, surtout en Transylvanie, ne suppose pas obligatoirement une installation de longue durée des tribus celtes dans ces parrage. Une telle présence est, d’ailleurs, pas confirmée par les données de la toponymie. Vis-à-vis des 140 sites daces où on a trouvé des traces celtiques, on n’a dans cette région aucun toponyme d’origine celtique évidente. Même des correspondances si frappantes comme d. Patavissa (Potaissa) : celt. Patavium (Gaule Cisalpine), d. Ramidava : celt. Ramae[5], etc., ne sont que des correspondances normales en plan indo-européen et non des emprunts.
2.2. Des toponymes de structure celtique on trouve seulement dans des régions marginales, et – chose curieuse – parfois moins influencées par la civilisation des Celtes. On connait ainsi trois toponymes celtiques près du delta du Danube, dans le Mésie inférieure, Arrubium, Aliobrix et Noviodunum, provenant probablement de la tribu celtiques des Britolages, comme supposait déjà Pârvan[6]. Sur le Dnestre moyen on trouve les noms de localités Carrodunum, Maetonium, Vibantivarium et Eractum, de facture celtique évidente, dans la région de l’extrême expansion nord-orientale des Celtes. Toujours à l’extérieur de la Dacie, on a dans la Mésie supérieure, région de forte influence celtique, des toponymes comme Bononia, Capedunum, Singidunum, Vendenis, etc.
2.3. A ce propos il faut remarquer que parfois les noms celtiques ne sont ils qu’une adaptation du nom autochtone: à côté de Capedunum on a en Mésie inférieure Capidava (cf. Capisturia, Capora); Singidunum trouve son correspondant en d. Singidava[7] (cf. Thr. Singos, Singioi). De la même manière on peut comparer celt. Carrodunum au d. Carsidava, sans pourtant exclure une parenté plus réculée en ce qui concerne le premier élément du toponyme dans les deux langues.[8]
3. Quant à la plupart des ressemblances entre le celtique et le daco-mésien, il s’agit sans doute de correspondances dûes à l’origine commune indo-européenne. Sans pouvoir faire maintenant un inventaire complet, nous nottons les faits plus importantes.
3.1. Dans la toponymie (noms de localités), les concordances les plus frappantes sont les suivantes:
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Daco-mésien
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Celtique[9] |
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d. Argidava, m. i. Argedauon, m. s. Arganokili |
Argentomagus, Argentoratum |
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Agnavia(e) |
Aginnum |
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Arsonion |
Arausio |
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Bacauca |
Bagacum |
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Biroe m.i. |
Virodunum |
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Burticum, m. s. Burdomina, Burdopes |
Burdigala |
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-dava, -deva |
Deva (Britannia) |
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-dina, m. i. |
-dunum |
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Durostorum (m. i.), m. s. Duries |
Durocortorum, Divodurum, birt. Durovernum |
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Canabae |
Genabum |
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Itadeva |
Itius portus |
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Lukunanta, m. s. (?) |
Lug(u)dunum, brit. Luguvallium |
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Magimias |
Magontiacum |
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Rusidava |
Ruscino |
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Samus |
Samarobriva |
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Sagadava |
Segodunum |
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m. i. Tillito |
Telo |
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Vendenis, Vindena(e) m.s . |
Vindobona |
3.2. Un domain encore plus important, où les emprunts sont plutôt exclus, c’est la hydronymie:
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Alutus |
Alisone, Alisantia |
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Aranco, Ararsu, Arine |
Arar, Arus, Araca etc. |
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Athrys, m.i. |
Aturavos |
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Istros (< *iseros) |
Isar |
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Oescus, Escus (> bg.Iskar), m.i. |
Isca, Iscara, Isciona, Oscara[10] |
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Latron (> roum. Lotru) |
Lutra |
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(Ad) Mutrium (> roum. Motru) |
Matra, Matrona |
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Samus (> roum. Someº) |
Samara |
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Danaster |
Danubius |
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Timesis |
brit. Tamesis |
4. Dans la formation des toponymes les suivants suffixes sont communs aux deux langues:
4.1. -(i)sko-[11]: hydron. D. Parthiscus, Tibiscus : celt. Augeriscus; top. D. Tibiscus, tiriskon : Branuscus, Camboscus, Matisco.
4.2. -(i/a)ko-: m.s. Dorticum, Surikon, Timacum, Viminacium : celt. Autoricum, Avaricum, Attiniacum, Bagacum, Gesoriacum, Magontiacum etc., brit. Eboracum.
4.3. -(e/o)rno-: d. Alburnus, m.i. Basternas, m.s. Smorne (Zmirna) : celt. Nevernos, brit. Durovernum etc.
4.4. -on-: d. Kogaionon, m.i. Bizone, Niskonis, m.s. Arkunes : celt. Aballone, Alisone, Carentone, Iccione.
4.5. -avo/a-: m.s. Destreba : celt. Aturavos, Saravos.
5. Les concordances présentées sont parfois trop générales (ex. Arg-, Al-), aproximatives (Bacauca : Bagacum, Biroe : Virodunum) ou même incertes, étant données les difficultés d’établir l’étymololgie des noms propres. Pourtant, vue l’indigence des données sur le daco-mésien, aussi bien que sur les langues celtiques de l’antiquité, leur nombre et parfois leur impotance même sont impressionats. Particuliérement convainquantes sont surtout ls suffixes, ayant parfois des formes et des emplois très spécifiques.
Ce sont des arguments suffisants pour prouver un rapprochement plus particulier entre le celtique et le daco-mésien. Tous ces faits, ainsi que nombreux autres qu’on pourrait y ajouter, confirment notre supposition[12] que déjà vers la fin de la communauté indo-européenne les futures Daces avaient comme voisins immédiats les Celtes à l’ouest, les Germaine et les Baltes au nord.
1980
[1] L’aspect historique et archéologique de la pénétration de Celtes vers le sud-est de l’Europe est beaucoup mieux mis en évidence par les trvaux de M. Garasanin (1953), B. Zganjar (1951), J. Venedikov (1955), j. Filip (1956). B. Gavela (1967), J. Neustupny (1967), J. Todorovici (1968), M. Szabo (1971), Vl. Zirra (1976) etc.
[2] Trako-keltski ezikovi usporedici, dans l’Annuaire de l’Université de Sofia, Fac. Phil., XVIII, 1922, nr. 4, 1-48.
[3] Il en reprend quelques faits (marco-, maro-, -centus, Oescus, -skera) dans son livre Charakteristik der thrakischen Sprache, II-e éd., LB, II, Sofia 1960, où ses conclusions sont, pourtant, beaucoup plus vagues: „die Thraker sich anhaltend in Berührung mit den Germanen und Kelten befunden haben” (p. 202). Voir à ce propos les observations de M.J. Duridanov dans „Noi, Tracii”. VII, 68, Mai 1980, pp. 9-12.
[4] Voir Vl. Zirra, Le problème des Celtes dans l’espace du Bas-Danube, dans „Thraco-dacica”, Bucarest 1976, pp. 175-182.
[5] Op. cit., p. 175.
[6] Dacia, Bucarest, 1972, V-e éd., IV-e chap. „Carpato-danubienii ºi celþii”, p. 106 s.
[7] „Vox hybrida” déjà pour A. Holder, Altkeltischer Sprachschatz, II, 1896, p. 1570.
[8] Voit G. Alessio, La base pre-indo-europea kar(r)a-, „pietra” dans „Studi etruschi”, 1935.
[9] Quand il n’y a pas d’autre spécification, les noms sont daces dans la première colonne et gaulois dans la deuxième.
[10] St. Mladenov, SBA X, 1915, pp. 49-51 met Oescus en relation avec l’irl. Uisce „eau”, relation admise par Detschew, Die thrakischen Sprachreste, Vienne 1957, p. 346 et par Vl. Georgiev, Trakite i tehnijat ezik, Sofia, 1977, p. 247.
[11] Il s’agit ici seulement du rôle de ce suffixe de créer des toponymes, et non des noms de personne.
[12] Voir nos Considérations linguistiques sur l’ethnogenèse paléobalkaniques, RESEE XIV, 2, pp. 213 ss.